Pour les enfants, éduquer dans la dignité, éduquer à la liberté — Pierre Vesperini

Le 14 juin 2026

Pour les enfants, éduquer dans la dignité, éduquer à la liberté — Pierre Vesperini

Notre collègue Pierre Vesperini est agrégé de Lettres Classiques (2002), normalien,  ancien membre de l’École française de Rome, actuellement chargé de recherche au sein du laboratoire  « Anthropologie et histoire des mondes antiques ». Déjà auteur de nombreux ouvrages parmi lesquels Poètes et lettrés oubliés de la Rome ancienne (Les Belles Lettres, Paris, 2023), il a reçu deux prix de l’Académie Française : le prix La Bruyère et le prix Georges-Dumézil.

 Il est aussi membre du Comité scientifique de la Fondation pour l’enfance et c’est à ce titre qu’il a publié ce nouvel ouvrage engagé. Un engagement qui demande plus de courage que des engagements intellectuels plus traditionnels car, dans notre société obsédée de communication, « décidément, la cause des enfants n’est pas seyante ». Lors de ses recherches de compagnons de route dans son opposition à la vulgate médiatique initiée par Caroline Goldman, il constate les réactions : « il semblerait que s’ils avaient pu, ils m’auraient dit qu’ils n’avaient jamais été enfants. Parfois même, au lieu d’un refus, mes appels rencontraient un pur et simple silence, et j’avais le sentiment de faire campagne pour une cause indigne, douteuse, louche ».

 L’ensemble de l’ouvrage porte sur l’enfance au sens juridique, celui de la Convention Internationale des Droits de l’Enfant, de zéro à dix-huit ans, donc. Et, de fait, ce livre constitue une excellente synthèse, très actualisée et richement documentée avec quatre appendices et soixante-seize denses pages de notes. Celui qui n’est pas initié à la culture antique pourra s’étonner du caractère intemporel de la cause des enfants et des jeunes personnes. Aristote, Cicéron, Lucrèce, Pline l’Ancien, Épictète, Plutarque, Diogène Laërce mais aussi Dante, Montaigne, Montesquieu et Victor Hugo y sont convoqués abondamment. Plutarque, en particulier, semble avoir été un précurseur de l’éducation positive et des relations horizontales avec les plus jeunes.

 Le corps du texte se divise en trois parties : « Situation des enfants dans le monde que nous leur faisons », « Dresser au lieu d’éduquer, l’éducation autoritaire », « les deux fondements de l’éducation démocratique ».

 La première partie aborde le continuum des violences depuis les « violences douces » jusqu’au déni de l’inceste dont on découvre, ces dernières années, que touchant au moins un enfant sur dix, il est à regarder comme systémique et non comme une simple déviance d’individus désaxés relevant de monographies de faits divers. Outre le harcèlement, les enfants à la rue, les placements abusifs et le traitement de la délinquance juvénile, le fléau des écrans est aussi inclus dans cette partie.

 La deuxième partie s’empare de ce qui fit l’engagement de l’auteur vers ces recherches : le succès médiatique de Caroline Goldman qui ne cesse de charger « l’éducation positive » de tous les maux en faisant la promotion du time out, méthode qui consiste à un isolement forcé des enfants en réponse à des comportements jugés inconvenants. Là, est déroulé un long argumentaire contre cette méthode ; méthode réfutée par la communauté scientifique internationale, contrairement aux affirmations de Caroline Goldman. S’y ajoute la critique de deux courants du XXe siècle : le béhaviorisme et la psychanalyse. Le fil conducteur est la dénonciation de tout ce qui contribue à dresser des sujets obéissants plutôt que d’éduquer à la liberté et à l’autonomie, la vraie, bien loin de celle qui nous est remâchée dans les circulaires de l’Éducation Nationale…

La dernière partie dresse un tableau de l’enfant prosocial et expose les possibilités de changer notre regard et, avec, les pratiques éducatives. L’idée centrale est l’égale dignité des jeunes personnes avec la nôtre et son corollaire : pour chaque situation, examiner notre façon de leur adresser la parole et de les traiter. Aurions-nous la même attitude avec un collègue, un ami ou une rencontre ? Il y a aussi la remise en cause de l’enfant comme propriété de sa famille, propriété de ses parents alors que c’est une personne à part entière. Cela implique une révision de nos rapports juridiques et du statut des enfants. L’obstacle vient, selon l’auteur, des adultes, les enfants ayant un sens inné de la « justice universelle », des résultats d’expériences psychologiques, décrites dans cette partie, allant clairement dans ce sens.

 À la lecture de ce livre touffu, il apparaît que l’enfance est le dernier tabou de notre société, en particulier en France, où la réforme (symbolique), en juillet 2019, de l’article 371 du code civil sur la violence éducative est un timide début. Lever ce tabou demande du courage et de la persévérance. S’y engager est beaucoup moins convenu et consensuel que de se contenter de relater avec de mâles accents les luttes du passé et les idées admises depuis le XXe siècle.

Rodolphe Dumouch


Pierre Vesperini, 
Pour les enfants, éduquer dans la dignité, éduquer à la liberté,
Paris, Les Belles Lettres, 2026, 408 p.