Vœu : Principes pour une refondation de l’Éducation nationale
Par Société des agrégés, le 2 février 2026
Le constat : la crise chronique de l’enseignement
La Société des agrégés constate que les politiques éducatives de ces dernières décennies, les réformes mises en œuvre par les ministres successifs n’ont pas permis de pallier la crise profonde de l’enseignement, pressentie depuis longtemps et aujourd’hui quasi unanimement reconnue. Cette crise de l’enseignement s’exprime particulièrement par une crise du recrutement des professeurs et un malaise enseignant que la Société des agrégés a été parmi les premières organisations à caractériser et à dénoncer1. Comme l’a souligné le vœu adopté le 13 décembre 2025 par son Comité, cette crise résulte de nombreux facteurs : absence de reconnaissance, insuffisance notoire des rémunérations des professeurs, dégradation constante de leur environnement matériel et de leur sécurité, multiplication de tâches et émiettement de leur mission, baisse du niveau scolaire, réduction des horaires disciplinaires, passivité des autorités face au discrédit du savoir, hypocrisie d’une réforme de la formation initiale et du recrutement qui prétend «mieux former pour mieux faire réussir nos élèves » en réduisant les exigences disciplinaires demandées aux candidats au CAPES, affectations attribuées au mépris de la qualification et des compétences…
La Société des agrégés estime qu’au-delà de ces facteurs, dont on pourrait augmenter la liste, cet état de crise est la conséquence d’un abandon ou d’une perversion des principes qui ont fondé notre école. La transmission du savoir n’est plus la mission prioritaire des professeurs, qui doivent assurer toutes sortes de tâches accessoires au détriment de l’instruction. L’autorité du savoir, qui légitime l’autorité du professeur, est déconsidérée. Un égalitarisme de façade a supplanté l’idéal républicain de l’égalité des chances et le modèle méritocratique de l’école, qui a perdu sa fonction de promotion et d’émancipation. Le « nouveau management », qui applique à l’école les méthodes de gestion du secteur privé et favorise son ingérence, a considérablement réduit la mission de l’État dans la société, accroissant pour tous les acteurs, enseignants et administration, le poids de la bureaucratie et remplaçant progressivement les valeurs du service public par la logique de marché. Le métier de professeur a perdu de son sens. Le service public de l’éducation, commun à tous les Français, se défait. Pour le rétablir solidement, il ne suffit pas de prendre des mesures conjoncturelles voire trompeuses qui ne règlent pas les problèmes de fond, il faut le refonder totalement.
L’Assemblée générale de la Société des agrégés, réunie le 31 janvier 2026, à l’approche d’élections qui détermineront les grandes orientations politiques de la France pour les prochaines années, a adopté un manifeste rappelant les principes qui devraient, selon elle, présider à une refondation de l’Éducation nationale par un retour aux sources de ses missions. Si leur application peut être adaptée aux réalités et aux singularités de notre époque, leur valeur reste permanente. La Société des agrégés souhaite vivement que le Parlement et le gouvernement s’en inspirent pour refonder l’Éducation nationale.
Aucune amélioration du système éducatif ne sera possible sans un examen approfondi de ses dysfonctionnements, sans une rupture avec les politiques éducatives passées qui ont échoué, sans une refondation sur de nouvelles bases. La Société des agrégés est prête à participer pleinement à cette œuvre de reconstruction.
La primauté du savoir
Un principe fondateur
Le premier principe sur lequel doit reposer le système éducatif est le savoir. Au-delà de l’autorité de la hiérarchie, chargée d’en assurer le fonctionnement, c’est l’autorité du savoir qui, du sommet à la base, doit être respectée et guider l’action commune. Un élève n’est pas un simple « apprenant », c’est un être qu’on « élève », qu’on porte plus haut en savoir, en jugement, en humanité. C’est en transmettant aux élèves savoir et culture, en suscitant en eux l’étonnement et la curiosité, en leur apprenant à réfléchir qu’on leur donne la faculté de devenir des citoyens libres et éclairés.
C’est le principe du savoir qui doit guider l’État dans la mise en œuvre d’un système éducatif permettant aux élèves et aux étudiants de s’instruire, d’acquérir une faculté de discernement et un jugement critique, de se libérer des préjugés de toute nature, de penser par eux-mêmes et de construire leur liberté et leur avenir.
Le professeur est un passeur de savoir et de culture
La fonction première d’un professeur, la raison même de son engagement, est d’instruire les élèves en leur transmettant des connaissances et des méthodes. La priorité de la transmission du savoir doit se traduire dans les programmes nationaux, les horaires d’enseignement, les exigences à attendre des élèves, la formation et le recrutement des professeurs, la définition de leurs missions et les modalités de leur évaluation.
Le savoir au cœur de la formation initiale et du recrutement
L’autorité du professeur trouve sa légitimité dans l’autorité du savoir. Les concours de recrutement sont le moyen le plus équitable et le plus efficace de recruter des professeurs qualifiés et compétents. Eux seuls satisfont à l’article 6 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, intégrée à la Constitution française : « Tous les citoyens étant égaux à ses yeux sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents. » Eux seuls peuvent garantir la maîtrise d’un savoir approfondi et maîtrisé. Alors que l’usage de l’intelligence artificielle se développe de façon accélérée, il est d’autant plus nécessaire d’acquérir des connaissances solides pour pouvoir en faire une utilisation raisonnée et critique et préserver l’intelligence humaine. C’est pourquoi la formation initiale doit être essentiellement disciplinaire et le concours avoir pour objectif de recruter les meilleurs étudiants dans la discipline. Ce savoir pourrait ensuite être entretenu tout au long de la carrière, soit par une autoformation, soit par des dispositifs de formation continue correspondant aux attentes et aux besoins exprimés par les professeurs.
La pédagogie au service du savoir
La maîtrise de sa discipline est la première des compétences pédagogiques et la condition de toutes les autres. La didactique et la pédagogie sont au service de la transmission et de l’acquisition du savoir. S’il ne suffit pas d’être savant pour être un bon professeur, on ne fera jamais qu’un professeur ignorant puisse instruire efficacement ses élèves, développer leurs connaissances, leur apprendre à les soumettre à un examen critique.
La formation pratique, postérieure à la formation académique, doit viser à permettre aux futurs professeurs de choisir les méthodes de transmission les plus adaptées aux classes dont ils ont la charge. Il faut donc que leur soient présentées objectivement les différentes conceptions et pratiques, les conditions dans lesquelles elles ont montré ou non leur efficacité, sans jamais tomber dans le dogmatisme. Il faut les aider à affronter les questions de transmission des connaissances, mais proscrire tout formalisme doctrinaire.
Liberté et responsabilité
Liberté pédagogique
Rien ne serait plus ennuyeux ni plus contraire à toute inventivité, à toute innovation, que des professeurs standardisés, uniformisés et interchangeables. Tous les professeurs sont différents, ont des personnalités différentes et peuvent avoir des pratiques différentes. Leur diversité contribue à la richesse du corps enseignant et de l’enseignement, mais ils ont en commun le respect du savoir et la volonté de le transmettre le plus efficacement possible.
Il faut sauvegarder la liberté pédagogique du professeur, qui implique sa responsabilité, sous le contrôle et le conseil de l’inspection, chargée de repérer les réussites. Les inspecteurs doivent, en conséquence, après une nécessaire clarification de leurs missions, d’une part, redevenir indépendants à l’égard du recteur au niveau académique, et du ministre au niveau national, d’autre part, être recrutés sur les critères d’une expérience réussie de l’enseignement et d’une expertise disciplinaire incontestable. Ils doivent retrouver le temps et les moyens de rencontrer régulièrement les professeurs dans une relation de confiance. Ils doivent être des guides avisés, des compagnons de route, en aucun cas être contraints de devenir les contrôleurs rigoristes et zélés d’une pédagogie officielle et normative.
Liberté dans la conception des politiques éducatives
Se libérer des dogmes
Il faut préserver la liberté de jugement dans l’élaboration de la politique éducative, qui doit avoir pour objectif prioritaire d’établir les meilleures conditions pour que les élèves puissent acquérir des connaissances, les assimiler et les utiliser. Elle ne doit pas subir, sans discernement, l’influence uniforme des recommandations d’organismes européens ou internationaux, qui vont toutes dans le sens d’une économie de marché – l’insertion professionnelle et la rentabilité économique ne sauraient être la fin suprême de l’enseignement –, ni la pression d’idéologies pédagogiques, qui deviennent des dogmes intangibles2.
Les gouvernements, s’ils peuvent trouver un éclairage dans la connaissance des systèmes éducatifs des autres pays, si les études des sociologues de l’éducation peuvent susciter en eux des interrogations et nourrir utilement leur réflexion, doivent aussi mieux tenir compte de l’expérience des professeurs confrontés à la réalité du terrain. Ils doivent, avant tout, viser le bien commun, l’efficacité dans la transmission des savoirs et le respect de la singularité de la France qui a voulu faire de son école un instrument de promotion et d’émancipation.
Enfin, si les considérations budgétaires peuvent être prises en compte dans le calendrier de mise en œuvre des réformes nécessaires, elles ne doivent pas influer sur leur nature. Le service public de l’enseignement ne saurait être une variable d’ajustement.
Dans tous les cas, les autorités ministérielles doivent se garder de la tentation démagogique qui consiste à afficher, en paroles, de belles intentions sans les traduire en actes effectifs.
Se libérer des préjugés
Il faut aussi que les concepteurs de la politique éducative se libèrent du conformisme idéologique et, notamment, des préjugés de l’égalitarisme ou de l’hétérogénéité des classes.
L’égalitarisme est une perversion de l’égalité. Si tous les élèves sont éducables, ils n’ont pas tous les mêmes capacités, les mêmes besoins ni les mêmes attentes. Il ne faut pas confondre l’égalité des chances, qui doit être rendue effective, et une égalité des résultats artificielle et facteur d’injustice, qui conduit inévitablement à un nivellement par le bas.
Une hétérogénéité excessive dans la composition des classes pose des problèmes pédagogiques difficiles à résoudre. L’expérience prouve que quelques bons élèves peuvent entraîner l’ensemble de la classe, à condition qu’il n’y ait pas de trop grands écarts entre eux et le reste de la classe. Le référentiel des compétences professionnelles des métiers du professorat et de l’éducation, publié au BO du 25 juillet 2013, précise que le professeur doit savoir « prendre en compte la diversité des élèves » et « adapter son enseignement et son action éducative à la diversité des élèves » : ce sont de belles intentions qui se heurtent à la réalité de la classe. Ce qui est possible avec un petit groupe d’élèves devient quasi insurmontable avec 25 à 35 élèves. Une hétérogénéité excessive nuit à l’efficacité de l’enseignement pour les plus fragiles comme pour les meilleurs. Il convient de mener une réflexion en vue de mettre en place une organisation structurelle et pédagogique des classes permettant à chacun de progresser dans les meilleures conditions et de développer au maximum ses capacités.
Mérite et équité
L’école doit à la fois élever le niveau d’instruction de l’ensemble des élèves et permettre à chacun de tendre vers l’excellence, qui doit être visée dans toutes les disciplines, qu’elles soient intellectuelles, techniques ou manuelles – il faut notamment revaloriser les enseignements technologiques et professionnels pour qu’ils ne soient pas considérés comme des voies de relégation, ce qui suppose des débouchés suffisants avec de bonnes rémunérations, une révolution des mentalités et des mesures sociales.
La Société des agrégés estime qu’il faut renouer avec les principes fondateurs de l’école républicaine, qui voulait privilégier la valeur personnelle sur l’origine sociale. C’est en réaffirmant pour l’école cet objectif ambitieux qu’on peut redonner du sens et de l’attractivité au métier de professeur.
Il faut remettre en honneur le modèle méritocratique, fondé sur la reconnaissance des talents individuels, la persévérance dans l’effort, la volonté de se dépasser, dans l’objectif que tous les élèves, quel que soit leur milieu social et culturel, puissent accéder à l’excellence. L’école n’est pas un lieu de compétition entre les élèves mais de compétition avec soi-même.
Pour permettre à tous les élèves de se libérer de leurs déterminismes sociaux et de réussir en fonction de leurs efforts et de leurs talents, l’État doit leur offrir les moyens matériels, financiers et culturels de s’instruire, tant au sein des établissements d’enseignement que dans leur cadre de vie.
Tout doit être fait pour que cet idéal de l’école méritocratique devienne une réalité et ne soit pas un simple affichage pour se donner bonne conscience ou faire illusion.
L’organisation de l’enseignement public est un devoir de l’État
« L’organisation de l’enseignement public gratuit et laïque à tous les degrés est un devoir de l’État » (Préambule de la Constitution). Le respect de la Constitution et de son esprit implique qu’on sauvegarde le caractère national de l’enseignement, dans son organisation générale, dans ses programmes, dans ses exigences, dans l’attribution des diplômes du brevet ou du baccalauréat. À cet égard, le poids du contrôle continu dans les examens doit être strictement limité. Il faut aussi conserver le caractère national du recrutement des professeurs.
Il faut s’opposer fermement à une autonomie accrue des établissements scolaires qui accroîtrait entre eux les disparités, se traduirait à terme par des programmes locaux, un recrutement local et susciterait un système de concurrence incompatible avec le service public. Tous les élèves ont droit, sur tout le territoire, à un enseignement de qualité dispensé par des professeurs qualifiés.
Rétablir la confiance dans l’institution
Ces principes impliquent qu’au-delà des slogans illusoires et trompeurs, l’instruction publique devienne, dans les faits, une véritable priorité nationale. Leur application permettrait de rehausser le niveau scolaire et de rétablir la confiance dans l’institution de l’Éducation nationale : confiance entre les professeurs et leur hiérarchie, confiance des élèves envers leurs professeurs, confiance dans le rôle primordial de l’instruction publique pour donner à l’ensemble des élèves les moyens de penser par eux-mêmes, de s’émanciper, de trouver leur place dans la société et de contribuer au bien commun.
L’École est le ressort premier du progrès de l’humanisme et de l’humanité. Si elle ne peut pas tout, si elle ne peut, à elle seule, corriger tous les défauts, toutes les inégalités, toutes les injustices de la société, elle doit faire tout ce qu’elle peut pour y contribuer.
Le savoir, rempart contre l’obscurantisme et la corruption de la démocratie
Enfin, au-delà même du domaine éducatif, le savoir est un rempart contre l’obscurantisme, toutes les formes de propagande et la corruption de la démocratie. « Même sous la constitution la plus libre », écrivait Condorcet, « un peuple ignorant est toujours esclave ». Il ajoutait cette recommandation que tous nos dirigeants devraient avoir en mémoire et appliquer dans leur politique : « Plus les hommes sont disposés par éducation à raisonner juste, à saisir les vérités qu’on leur présente, à rejeter les erreurs dont on veut les rendre victimes, plus aussi une nation qui verrait ainsi les lumières s’accroître de plus en plus, et se répandre sur un plus grand nombre d’individus, doit espérer d’obtenir et de conserver de bonnes lois, une administration sage et une constitution vraiment libre. »
- Le malaise enseignant Enquête de la Société des agrégés de l’Université (2010) ↩︎
- Voir le dossier spécial « La politique éducative sous influence » dans le n°521 de
L’Agrégation (octobre-novembre-décembre 2024). ↩︎