Cahiers Guéhenno, n° 11-12
Le 23 mai 2026
Comme les précédents, les Cahiers Jean Guéhenno 11-12 nous permettent de découvrir le parcours biographique d’exception de l’écrivain, et de restituer le contexte historique, ainsi que les grands débats politiques, moraux et idéologiques, qui ont agité les milieux intellectuels de son temps.
La rubrique « Le monde de Guéhenno » retrace les liens affectifs unissant Guéhenno au village de Montolieu situé dans la Montagne Noire, et dont était originaire sa première épouse, Jeanne Maurel, fille de cafetiers, donc issue d’un milieu modeste, mais légèrement supérieur au sien, lui le fils d’ouvriers de Fougères. C’est à Montolieu, en 1916, qu’il se marie avec la jeune fille, Sévrienne rencontrée à Paris lors d’un bal entre normaliens et normaliennes, et qu’ en 1919 le couple achète une maison de vacances que se sont transmise jusqu’à aujourd’hui leurs descendantes, de mère en fille. C’est à Montolieu, également, qu’est inhumée Jeanne Maurel, décédée d’une grave maladie à l’âge de 43 ans. L’écrivain effectuera des séjours réguliers dans le village, pour rendre visite à sa belle-famille, séjours qui s’espacent sous l’Occupation, à cause des difficultés de circulation entre les deux zones. Il y trouve le calme d’un lieu propice à la réflexion et à l’écriture de ses livres.
Un deuxième article évoque l’attitude irréprochable qu’eut Guéhenno pendant la Seconde Guerre Mondiale, par rapport aux persécutions que subissait la communauté juive à Paris et dans l’ensemble de la France occupée. Ayant pris la résolution de ne rien publier, il rédige un journal clandestin, qui sera édité sous le titre Journal des années noires. Dès octobre 40, il recense les mesures antisémites qu’il apprend par les journaux, qu’ elles aient été prises à l’initiative du régime de Vichy, ou imposées par l’ occupant nazi ; elles n’ iront qu’en s’aggravant d’ année en année : instauration de la loi sur le statut des juifs, remplacée par la loi 2 juin 1941, arrestations, déportations dans les camps du Loiret, puis en Allemagne, exécutions… Résidant à Paris, dans un quartier populaire, il est aussi à même d’ en constater les effets sur la population juive qu’ il côtoie, dont les conditions de vie se dégradent de façon tragique : connaissances, intellectuels de renom, gens de son quartier, étrangers, tous sont réduits à la misère et à la clandestinité. De la première à la dernière page de ce journal, ses réactions ne varient, ni ne faiblissent en intensité : honte pour la France, indignation, souvent associées au ton de l’ironie mordante, à l’égard du gouvernement de Vichy et du régime nazi ; mais aussi, en contrepoint, compassion et sympathie pour les victimes. Certes cette chronique est incomplète, les grandes rafles n’y étant curieusement pas mentionnées, mais elle corrobore dans l’esprit du lecteur la réputation d’authentique « humaniste » qui s’attache au nom de Guéhenno.
L’un des articles importants revient sur le voyage que Guéhenno, nouveau retraité de l’Inspection Générale, sur le point d’entrer à l’Académie Française, effectua en Inde en novembre 1961, pour représenter la France à un séminaire en hommage au poète Rabindranath Tagore, en qui, dès sa jeunesse, il vit un modèle d’humanisme universaliste. De l’aveu de l’intéressé, le bilan intellectuel de ce colloque international fut maigre ; lui-même prononça un discours en anglais, parfaitement consensuel, où il prit soin de ne pas mentionner le nom de Gandhi, qui avait des différends avec Tagore, ainsi que la progressive désaffection des intellectuels français pour le poète bengali. Mais au retour, après un passage par les ghâts et Bénarès, Guéhenno eut le privilège d’ être reçu par le Premier ministre Nehru, avec qui il avait déjeuné à Paris en 1935, et qui lui réserva un accueil chaleureux ; l’entretien qu’il eut avec lui confirma la proximité de leurs convictions politiques : Nehru, qui avait aboli le système des castes et qui avait engagé son pays sur la voie du non-alignement, lui apparaissait bien comme le grand réformateur moderne qu’il était, plus proche, en définitive, de Tagore que de Gandhi.
Ces Cahiers 11-12 reviennent sur la question à la mode des « transclasses », dont Guéhenno fut, parmi bien d’autres, une figure emblématique. Un article de Maurice Nadeau, paru en avril 1957 dans Les Lettres Nouvelles, à propos de La Foi difficile, livre sorti la même année, égratigne ironiquement la tendance de Guéhenno à transformer son ascension sociale en un drame intime, individuel, nourri par le sentiment douloureux de s’être coupé de sa classe d’origine, sans obtenir la reconnaissance des écrivains issus de la bourgeoisie pour lesquels la culture est une « chasse gardée ». Au lieu de se répandre en lamentations, comme il le fait, il devrait, à l’en croire, adopter une vision globale de la société française et dénoncer avec lui et les Communistes, les tares du capitalisme : inégalités économiques, exploitation de l’homme par l’homme, injustices de la sélection scolaire, guerres exclusivement menées au nom d’intérêts financiers, dont les États-Unis sont le meilleur exemple. Remettant en cause l’héritage de la culture occidentale, qu’il juge trop axée sur la psychologie et la connaissance du cœur humain, Nadeau propose comme modèle à suivre les expériences faites dans les pays de l’Est pour inculquer à la jeunesse des savoirs fondés, au contraire, sur les « vraies réalités ». Fait écho à cet article une évocation de l’amitié de Guéhenno et de Paulhan, amitié durable, en dépit des divergences politiques, de la rivalité entre Europe et La NRF, mais intégrant aussi le fait qu’ils étaient tous deux les produits d’ une ascension sociale, récente pour le premier, remontant à plusieurs générations pour le second.
Michel Pichelin
Cahiers Guéhenno, n° 11-12
Fougères, Les Amis de Jean Guéhenno, 2025