Polar et surnaturel… L’enquête des morts — Isabelle Rachel Casta

Le 6 mars 2026

Polar et surnaturel… L’enquête des morts — Isabelle Rachel Casta

Dans un prologue qui va bien au-delà d’une simple présentation, Isabelle Rachel Casta pose la problématique sur laquelle elle porte un regard synoptique. Dans l’esprit de l’esthétique de la réception, une attention particulière est d’emblée accordée à la question du genre de ces fictions postmodernes où le surnaturel s’invite dans le polar. Isabelle Rachel Casta circonscrit le champ de l’étude en montrant ce que ces séries télévisées (qui font coexister des vivants et des fantômes) doivent au cinéma ou au roman. Ces séries dont elle définit le corpus jouent avec les conventions des genres et des registres ; elles affichent leur particularité en surfant sur une ligne de crête souvent ténue, entre polar, fantasy et littérature jeunesse, en empruntant au fantastique, au surnaturel et au réalisme. Spécialiste reconnue de ce type de fictions et directrice de cette publication, madame Casta amorce une réflexion sur la signification profonde de ces particularités génériques, sur l’enjeu de ces présences spectrales et de la manière de les représenter. Mettant aussi l’accent sur l’évolution des pratiques cinématographiques, elle ouvre quelques pistes pour une sémiotique de la spectralité, à partir d’œuvres télévisuelles d’aujourd’hui.

Le premier chapitre de la revue est consacré à une série télévisée des années 2010 : Houdini & Doyle. Ces deux célébrités y ont acquis un statut de personnages ; en tant que tels, ils offrent leurs services à Scotland Yard. Un témoin affirme qu’un meurtre a été perpétré par un fantôme. La série entremêle donc surnaturel et réalisme. En examinant de près les caractéristiques de Doyle devenu personnage, Jessy Neau aborde un cas littéraire des plus intéressants : la manière dont Doyle est redessiné, à la lumière du personnage qu’il a lui-même créé. Dans une perspective diachronique ensuite, Jessy Neau nous montre ce qui caractérise « les fictions policières néo-victoriennes ». Elle analyse par exemple le surgissement dans l’intrigue de personnages historiques qu’on n’attendait pas. Une « trans-historicité » parfois surprenante pour le spectateur mais finalement de bon aloi, et qui n’exclut pas l’humour, dans un ensemble qu’on peut qualifier de cosy. La relation entre Doyle et Houdini est également explorée, ce qui fournit à cette spécialiste du récit l’occasion d’analyser la rivalité entre ces deux détectives de l’étrange, leur amitié et leur positionnement à l’égard du surnaturel. S’agissant de phénomènes extraordinaires, le substrat gothique n’est pas négligé. Des rapprochements sont établis avec des œuvres littéraires ou des séries télévisées plus anciennes. Le propos conclusif nous ramène à la thématique majeure de la revue en portant un regard quasi psychanalytique sur les rapports entre Doyle et Holmes, c’est-à-dire ente le créateur et sa créature. Un personnage qu’il a créé puis « tué » et qui revient le hanter… dans la fiction !

Placées en épigraphes du chapitre intitulé « les néo-fantômes du crime », les citations choisies par Olivier Ammour-Mayeur évoquent déjà la porosité entre le réel et l’imaginaire. Trois séries américaines connues du public français servent de support à la réflexion (Tru Calling, Ghost Whisperer et Medium). En se penchant d’abord sur les pouvoirs extraordinaires prêtés aux figures féminines dans ces séries, Olivier Ammour-Mayeur aborde la question primordiale : tout en montrant le passage d’une époque normative à une période moins soumise aux clichés virilistes, il précise les contours génériques de ces séries. Il utilise pour cela des concepts cinématographiques, des notions de l’étude littéraire et des références fondatrices, comme les idées de Todorov ou de Barthes. Le télescopage entre réalisme et fantastique est ici lié aux spécificités de la mentalité et de la culture américaines : la place de la religion et celle du passé. Un passé qui influe sur le présent et dont on n’a pas effacé certaines taches qui semblent indélébiles. Les revenants ont alors leur place dans ce processus de résolution des questions en suspens. En archéologue de ces séries, Olivier Ammour-Mayeur aborde enfin l’intertextualité, il démêle un peu l’écheveau des emprunts, des reprises, des entrecroisements entre différentes œuvres. Dès lors, il est logique que la conclusion du chapitre évoque les questionnements philosophiques qui sont sous-jacents à cet engouement moderne pour les figures spectrales.

Dans le chapitre suivant, Thierry Jandrok décrypte l’arrière-plan de trois polars horrifiques de l’écrivain écossais Graham Masterton. Trois fictions qui mettent en scène Pardoe et Patel, un tandem de policiers confrontés à des actes violents et étranges dans les faubourgs londoniens. Dans Ghost Virus, les pulsions criminelles des gens ordinaires sont à mettre en perspective avec la misère sociale ; ces parias de la société, ces spectres des bas-fonds, n’ont-ils pas des raisons objectives de venir hanter la conscience de ceux qui ne les regardent plus ? Dans The Children God Forgot, le deuxième opus de cette série, les deux enquêteurs sont devenus responsables de la division des affaires surnaturelles. Dans les égouts de la ville, un être monstrueux semble sévir. Or, les égouts, ce sont les profondeurs. En psychologue rompu à l’exploration des profondeurs de l’esprit humain, Thierry Jandrok relie la thématique du monstre aux grandes questions comme la culpabilité, l’angoisse ou le mysticisme. Le surgissement de l’être impur n’a-t-il pas pour vocation de nous ramener vers nos origines, vers des réalités enfouies en nous ? Le troisième volume intitulé The Shadow People raconte des faits d’une violence rare, comme le cannibalisme pratiqué par des humains qui n’auraient pas été policés par la civilisation. C’est un retour aux origines, une manière de regarder en face la question de la jouissance primitive liée au crime – condition sine qua non de la possibilité de reconquérir son humanité.

Auteur de fictions et professeur de littérature, Stéphane Ledien analyse la manière dont la série X-Files : Aux frontières du réel a redynamisé le polar télévisé. Attentif à la réception par le public, Stéphane Ledien étudie l’adéquation entre les choix des créateurs de cette série, l’époque et les attentes des spectateurs. Outre leur sens du kairos, les concepteurs de cette série ont su combiner rationnel et irrationnel avec subtilité, rendant le surnaturel acceptable, presque familier. C’est que les figures spectrales – désormais étudiées comme des actants dignes d’intérêt – ont une portée symbolique. Ainsi le fantôme aurait sa place parce qu’il renvoie à ce qui nous échappe, à ce qui nous angoisse, à ce que nous refoulons, à ce qui relève de l’occulte. C’est une représentation de ce qui ne semble pas représentable. La série évoquée dans ce chapitre met plus souvent en scène des phénomènes extraordinaires que des fantômes à proprement parler. Plusieurs exemples précis sont exploités pour démontrer comment la fiction fait coexister des vivants et des spectres vengeurs, des humains et des entités animées par l’IA ; comment la fiction organise une proximité entre le visible et l’invisible ; comment elle combine les ressorts réalistes et ceux que l’imaginaire puise dans le monde virtuel. Stéphane Ledien est enfin très attentif aux choix techniques qui permettent de matérialiser à l’écran ces entités et ces phénomènes communément considérés comme surnaturels.

L’universitaire Philippe Rioux mesure le chemin parcouru entre les romans de jeunes détectives des années 1930 et des BD plus récentes, en particulier The Dead Boy Detectives. Les personnages principaux sont des revenants dont les enquêtes, guidées par l’empathie, ont aussi pour fonction de redonner du sens à leur vie terrestre prématurément interrompue. Dans l’Ermite Maudit, le tome 2 des Mystères de Hobtown, les jeunes héros appartiennent au monde des vivants ; ils sont confrontés à des phénomènes étranges mais aussi à la rigidité des conventions patriarcales perpétuées par leur école privée. Outre les deux protagonistes adolescents, ces récits mettent en scène le fantôme malveillant de Hobbes, le fondateur de l’école, ainsi que des revenants qui jouent un rôle éminent en favorisant l’émergence du sens. Philippe Rioux montre bien en quoi les œuvres évoquées dans ce chapitre participent à la modernisation des récits de détectives adolescents, tout en donnant à la figure du revenant une place centrale.

Dans la série télévisée Twin Peaks créée dans les années 1990, un agent du FBI enquête sur l’assassinat d’une adolescente. Le lieu des investigations est un portail permettant d’accéder à d’autres mondes. Pour démontrer comment les créateurs de cette fiction ont mis en œuvre une poétique du vertige, Nathalie Dufayet concentre son analyse sur une séquence précise, un moment charnière de la série. Combinant les ressources de la narratologie textuelle et de la sémiologie du langage filmique, elle se livre à une véritable micro-lecture de cette séquence, elle explore l’univers – ou plutôt le multivers créé par David Lynch et Mark Frost, sans perdre de vue les figures fantomatiques et ce qu’elles représentent. Elle permet au lecteur de mieux percevoir l’articulation entre le réel et l’occulte, à prendre conscience de l’habileté du cinéaste à exploiter matière sonore et matière visuelle ; elle met en évidence la gestion des différents plans (diégétique, intra et extra-diégétique) ; elle montre avec quelle subtilité la vitesse du récit a été réglée. C’est toute cette technicité qui produit in fine un kaléidoscope narratif vertigineux. Résolument éclectique dans le choix des outils, Nathalie Dufayet a aussi recours à quelques concepts empruntés à l’astrophysique, afin de mieux cerner les impressions qui peuvent envahir les spectateurs.

Comment la série belge Beau Séjour s’inscrit-elle dans la logique du genre policier – sachant que la victime assassinée participe aux investigations ? Benjamin Campion aborde cette question en focalisant notre attention sur la saison inaugurale. Cette fiction offre au public les ingrédients habituels du whodunnit ; en même temps, elle s’affranchit de certains archétypes du polar réaliste. Réservant une place de choix à des éléments qui relèvent du registre fantastique, Benjamin Campion analyse ce qui caractérise cette série : l’équilibre entre transparence et ambiguïtés, l’oscillation entre respect des conventions et inventivité, la tension entre omniprésence et absence du personnage central, l’articulation entre la logique épisodique et le caractère feuilletonnant de la série. Par un jeu de rapprochements avec des fictions apparentées, Benjamin Campion affine la caractérisation de cette série sur le plan générique. Il décrypte les choix narratologiques de ce polar qui met en scène un personnage fantôme – un actant qui participe à la fois du monde des morts et du monde des vivants.

Pour le lecteur de la revue, le chapitre rédigé par Daniel Lagrangé assure un continuum car le support de la réflexion n’est autre que la deuxième saison de Beau Séjour. Le rédacteur aborde la série sous un angle quelque peu différent. Les personnages centraux de cette série sont des fantômes : un vieux marin qui se lance dans la quête de la vérité sur son décès et sur celui de son petit-fils. Deux morts violentes et leur lot d’interrogations légitimes. Daniel Lagrangé nous montre ce que ces figures spectrales symbolisent. Leur activité intense est comme un contrepoint au rejet de l’idée de la mort dans la société postmoderne. Ces présences fantomatiques auraient donc pour fonction de révéler nos travers (comme l’égoïsme et le mensonge) et d’illustrer nos problématiques sociétales (comme les positionnements parfois extrêmes à l’égard du patriarcat).

En complémentarité avec les chapitres précédents, la dernière partie de la revue s’écarte de l’intrigue policière pour évoquer des fictions qui mettent en scène des miracles, au sens religieux du terme. En mettant en perspective la figure du revenant et le thème de la résurrection, Lou-Andréa Depaule aborde la problématique de la représentation du miracle. Pour illustrer sa réflexion, elle explore d’abord la manière dont Pialat a adapté le roman de Bernanos, Sous le soleil de Satan. S’appuyant sur les précieux témoignages d’Yves Bernanos, Lou-Andréa Depaule analyse la scène où l’abbé Donissan échoue à ramener l’enfant à la vie ; elle combine alors les ressources de l’analyse filmique et celles de l’étude de texte pour mettre en évidence les partis pris de Pialat et, par ricochet, l’art de Bernanos. En lisant ce chapitre, on comprend mieux, par exemple, pourquoi Pialat fut soucieux de respecter la lettre de l’ouvrage, plutôt que son esprit ; on saisit mieux l’enjeu du réalisme du cinéaste. Dans un deuxième temps, Lou-Andréa Depaule étudie la question du miracle dans le film de Buñuel, la Voie lactée. En se concentrant sur la séquence de l’apparition de la Vierge Marie, elle nous explique en quoi le cinéaste dépasse le dualisme habituel (entre vrai et faux, entre mystère et hasard), en quoi le miracle tel qu’il le met en scène est une ode à l’imagination, en quoi l’athéisme revendiqué par Buñuel l’amène paradoxalement à produire un cinéma spiritualiste. Lou-Andréa Depaule propose enfin une analyse du film de Dreyer sorti en 1954 : Ordet. Un titre danois qui signifie « la parole ». Celle de l’homme qui prie, de l’homme qui invoque Dieu, car ici le verbe ressuscite. Un personnage considéré comme fou ramène – ou semble ramener – une femme à la vie. En commentant les procédés cinématographiques privilégiés par Dreyer, Lou-Andréa Depaule montre comment le cinéaste a conjugué réalisme et surnaturel ; elle éclaire le sens de ce miracle qui garde pourtant sa part de mystère.

Cette revue est rédigée par des spécialistes qui, au sens premier, révèlent les subtilités de ces fictions si particulières. La rigueur scientifique des rédacteurs est utilement complétée par une bibliographie et une filmographie des plus conséquentes. L’amateur y trouvera de quoi enrichir sa culture dans ce domaine.

Patrick Guichet

Polar et surnaturel… L’enquête des morts
La Revue des lettres modernes
Sous la direction d’Isabelle Rachel Casta
Classiques Garnier, 2025 (242 pages)